Le principe des articles de "pourquoi j'écris": un extrait de texte en italiques, un commentaire personnel ensuite, des liens (en bleu quand ils n'ont pas été utilisés, en gris ensuite) - et la couverture du livre, quand il s'agit d'un livre (le cas le plus fréquent), ou une illustration.
A la base: l'éclectisme, revendiqué.
Du moment qu'il s'agit d'écriture - de préférence de manière métaphorique, voire subliminale...
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samedi 9 juin 2012

Les gens typiques n'existent pas

Je suis née dans un Dublin qui ressemblait beaucoup plus à une ville d'un autre siècle qu'à la ville d'aujourd'hui. Nous étions neuf enfants quand neuf enfants n'étaient même pas considérés comme une famille nombreuse, au beau milieu de cette foule grouillante d'Irlandais sans le sou, anonymes. J'étais l'Irlandaise type: une pas grand-chose, issue d'une longue lignée de pas grand-chose, de ceux qui ne laissent pas de traces. Dans un pays catholique conservateur qui avait peur de la sexualité et qui m'interdisait même d'avoir des informations sur mon corps, je pouvais m'attendre - en tant que fille, en tant que femme - à rencontrer des difficultés dans l'existence. Mais au moins - c'est ce qu'on disait alors - je n'aurais pas la lourde charge d'avoir à gagner ma vie. Un homme finirait bien par m'épouser et par me garder. 
Mais les gens typiques n'existent pas. Et les lieux ne sont pas immuables. Le monde a changé autour de l'Irlande, l'Irlande elle-même a changé, et j'étais destinée à être aussi  bien actrice de ces changements que bénéficiaire. Cela, je ne l'ai pas vu avant d'écrire mon histoire. J'étais enfermée dans les expériences de ma petite vie à moi. La plupart du temps, je passais aveuglément d'un jour à l'autre, et ce que je faisais pouvait paraître assez banal: grandir à la campagne, réussir ma scolarité, tomber amoureuse, découvrir le désir, étudier, travailler, voyager, être en bonne santé ou malade, être heureuse ou malheureuse. Mais moi, j'avais l'impression d'être dans un état d'attente perpétuelle. Je ne me suis jamais retournée pour me regarder ou pour regarder ce que j'avais fait. A mes yeux je n'avais pas assez de valeur, je ne me prenais pas assez au sérieux pour me demander ne serait-ce qu'en mon for intérieur si mon existence avait une quelconque structure, une signification. Je trouvais naturel de n'être qu'un accident, comme la plupart des millions de gens qui naissent et qui meurent sur cette planète. Je n'avais pas de raison d'être. 
Pourtant la vie brûlait en moi. Même telle qu'elle était, elle était la seule trace que je laisserais, elle était ma seule création, et quelque chose en moi n'acceptait pas qu'elle fût insignifiante. Quelque chose en moi attendait de se rebeller, d'exiger d'être pris en compte. Car finalement, dès qu'une opportunité de parler de moi s'est présentée, je l'ai saisie. De toute manière, je suis seule, me suis-je dit. Qu'ai-je à perdre? J'avais besoin de parler. J'avais besoin de hurler. 

Deuxième d'une famille de neuf, fille d'un père brillant et d'une mère qui sombre dans l'alcoolisme au fur et à mesure que son mari la délaisse et que ses enfants la débordent, Nuala a la chance d'être, parmi les neuf, celle qui va bénéficier d'une instruction qui lui permettra de faire fructifier ses talents, de s'ouvrir au monde qui l'entoure, de faire du journalisme et de venir à l'écriture.
Au départ, ce livre est un recueil de chroniques et le titre anglais est "Are you somebody?", ou "Etes-vous quelqu'un?", équivalent de "On s'est déjà vu quelque part?" mais autrement plus parlant... 
"Vous êtes quelqu'un?" demandent-ils. Bon - suis-je quelqu'un? Je ne suis personne selon les critères du monde mais après tout qui décide qu'on est quelqu'un? Comment un quelqu'un est-il fait?
Comment un quelqu'un est-il fait et de quel bois est-il fait et comment s'écrit son histoire... 
"Rien ne m'obligeait à raconter ma vie. Je ne sais pas pourquoi cette histoire a tant voulu être racontée." dit-elle dans le dernier chapitre du livre. La version poche comporte une postface, qui fournit quelques éléments.... mais qui saura jamais....? D'autant que Nuala O'Faolain est décédée en 2008, d'un cancer foudroyant
Et au fond, ne suffirait-il pas de retirer quelques mots au texte ci-dessus pour que nombre d'entre nous s'y retrouvent...? Si les gens typiques n'existent pas, ne sommes-nous pas tous (parfois, en tout cas) des Irlandais - à la manière de Nuala...? 

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