Le principe des articles de "pourquoi j'écris": un extrait de texte en italiques, un commentaire personnel ensuite, des liens (en bleu quand ils n'ont pas été utilisés, en gris ensuite) - et la couverture du livre, quand il s'agit d'un livre (le cas le plus fréquent), ou une illustration.
A la base: l'éclectisme, revendiqué.
Du moment qu'il s'agit d'écriture - de préférence de manière métaphorique, voire subliminale...
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mardi 4 juin 2013

Au-delà de l'arbitraire

Et il était maintenant bien déterminé à le faire. Toutefois il était malade, et au bord du trépas, investi qu'il était par ce cancer du foie qu'il avait la certitude de receler en lui - ou, à tout le moins, par cette cirrhose très avancée - en tout état de cause admise. Il n'était donc pas question qu'il prît la plume lui-même pour écrire. Quand, au début, il insistait sur ce point et réclamait quelqu'un pour sténographier ses dires, il entendait autour de son lit des voix lui répondre qu'il se faisait des idées, que, pour peu que qu'il retrouvât une "conscience normale" lui faisant apparaître qu'il se trouvait non dans la section des cancéreux, mais dans le service de neurologie et qu'il n'était pas malade au point de ne pouvoir tenir un crayon, il pourrait écrire des heures durant sans s'interrompre, et même avec un instrument aussi lourd que son stylo géant de marque "Pélikan" sans doute rapporté d'un voyage à l'étranger pour en mettre plein la vue aux gens. Le stylo en question, ainsi que les lunettes de plongée dont, même alité, il ne se défaisait pratiquement plus jamais, avec leur monture mangée de vert-de-gris et leurs verres ovales, chacun au bout de son pédoncule (on avait collé dessus, bien longtemps avant l'entrée en usage du ruban synthétique, une pellicule de cellophane vert foncé, et il les utilisait tels quels; de sorte que, cette nuit, tandis qu'il maniait sa tondeuse à narines avec, sur le visage, cette espèce de masque où saillaient, en un relief fortement accusé, au niveau des yeux et du nez, trois courts cylindres de métal légèrement coniques, il devait être apparu à son visiteur inattendu comme un être débarqué d'une autre planète), étaient les reliques d'un mort sur le compte de qui sa mère et lui s'opposaient furieusement, mais qu'ils avaient fini par nommer d'un commun accord: L'AUTRE. Ici, parce que - premièrement - les termes dans lesquels on avait parlé des reliques de L'AUTRE maintenant en sa possession étaient indiscutablement injurieux, et parce que - secondement - on avait plus au moins suggéré que s'il devait vraiment tomber bientôt dans un état comateux et mourir, toute sa relation personnelle des "happy days" ne servirait strictement à rien, la moutarde lui avait monté au nez. 
Avec colère il avait insisté une fois de plus sur ce qu'il voulait: "Ce que je veux qu'on prenne sous ma dictée, c'est une Chronique de ce temps; c'est quelque chose qui va bien au-delà de souvenirs personnels et de l'arbitraire qui s'y rattache. Si L'AUTRE, qui est un des personnages de cette histoire, n'avait pas été tué, juste avant la défaite, dans un chef-lieu de district, au cours d'une bataille de rue, il est plus que probable qu'il aurait été cité comme témoin devant le tribunal militaire de la région Extrême-Orient, réuni en session extraordinaire et contraint de se déplacer jusqu'au fond de la vallée forestière. Dès lors mon récit ne peut manquer de présenter le plus vif intérêt pour les Nations unies bien sûr, mais aussi, mais surtout pour l'actuel pouvoir politique de notre pays, qui est aux mains d'incontestables criminels de guerre réchappés de la tourmente." 

La guerre et ses dégâts, la filiation dans toute son âpreté, l'enfance incertaine et sans arrêt reconstruite, l'impuissance devant la vie et les événements qu'elle vous impose, l'identité aux frontières floues et pas toujours satisfaisante, l'histoire qui s'inscrit dans le corps et la mémoire, comme un cancer qu'on croit porter et qu'on sent grossir en soi - aussi sûr qu'on entend et qu'on respire le silence assourdissant de ceux dont on voudrait tant être aimé... 
Face à tout cela, que faire sinon écrire? Ecrire pour témoigner, pour dire qu'on n'est pas fou, quoi qu'en disent les autres, que le fou n'est pas celui qu'on croit? 
Mais quelle est la valeur du témoignage de ce vieux petit garçon qui n'en finit pas de revisiter son enfance, resté coincé dans un espace-temps délimité d'où il n'arrive pas à s'enfuir? Quelle est la signification de son acharnement à laisser ce testament qui n'aboutira jamais, cette chronique insensée, cette dictée qui n'en finit pas? 
Ce recueil de Kenzaburô Ôé (Nobel 1994) comporte quatre nouvelles, celle-ci étant la dernière et la plus perturbante. La première, "Gibier d'élevage", l'a fait connaître au Japon, lui obtenant le prix Akutagawa en 1958 (équivalent du prix Goncourt), avant d'être adaptée au cinéma. Dans les deux suivantes, le thème du handicap du fils (auquel a été confronté l'auteur) est très présent. Ces trois nouvelles se lisent plus facilement (même si ce n'est pas tout à fait le mot) que la dernière. Mais dans tous les cas, l'auteur a une présence qui sort de l'ordinaire. 

"Le jour où Il daignera essuyer mes larmes"
Gallimard 1982, Folio
Illustration de couverture: Ferdinand Hodler, Adoration - détail, Kunsthaus, Zurich 

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