Le principe des articles de "pourquoi j'écris": un extrait de texte en italiques, un commentaire personnel ensuite, des liens (en bleu quand ils n'ont pas été utilisés, en gris ensuite) - et la couverture du livre, quand il s'agit d'un livre (le cas le plus fréquent), ou une illustration.
A la base: l'éclectisme, revendiqué.
Du moment qu'il s'agit d'écriture - de préférence de manière métaphorique, voire subliminale...
Associés à cette chronique, deux blogs annexes: "blogorrhée", pour pouvoir parler en sortant du cadre - éventuellement; et "mes textes", au cas où. On y accède par la bande horizontale du haut (même page) ou par le sommaire, à droite (nouvelle page).
Merci de votre visite et bonne lecture!

vendredi 19 avril 2019

Avant on croyait

Il semble que ça défnisse l'un de nous deux à tour de rôle tous les dix ans, de gros blocs de secouage de puces, puis de grands puits de mélancolie. 
Comme tout le monde, en fait. 
Avant on croyait qu'elle allait réapparaître un jour et dire que ça n'avait été qu'un test. 
Avant on croyait qu'on mourrait tous les deux au même âge qu'elle. 
Avant on croyait qu'elle pouvait nous voir à travers les miroirs. 
Avant on croyait qu'elle était agent secret, qu'elle envoyait de l'argent à Papa et lui demandait des nouvelles. 
Nous avons pris soin de la faire vieillir, de ne jamais l'emprisonner. Pris soin de l'appeler Grand-mère quand Papa est devenu Grand-père. 
Nous espérons qu'elle nous aime bien. 

jeudi 18 avril 2019

Tout un monde se présente à vous par ma voix

Moi, Malaka, fils élevé dans le désert par une mère qui parlait aux pierres, je vais raconter Salina, la femme aux trois exils. Je vais dire ma mère qui gît là, au fond de la barque, et le monde qui apparaîtra sera fait de poussière et de cris. A l'époque où le monde a accueilli sa vie, il y avait des soleils qui faisaient saigner la peau et un désir de vengeance sauvage. A l'époque où le monde a accueilli sa vie, il y avait une enfant venue de nulle part. Elle est née loin, Salina, si loin que personne ne connaît le lieu exact ni de qui elle fut l'enfant, pas même elle. Moi, Malaka, qui dois faire le récit de sa vie pour que le cimetière décide de s'ouvrir ou pas, je choisis de commencer par ce jour de marche, à l'autre bout de sa vie, car c'est là que tout débute. Un jour de chaleur épaisse où un village entier a tourné sa tête vers les montagnes. Les mots que je vais prononcer, je les tiens de loin. Je n'ai pas connu ces jours rêches de combat. Ma mère me les a racontés mais elle ne s'en souvenait pas non plus. Elle les tenait d'une autre voix, celle de Mamambala. C'est elle qui lui a raconté ce que je vais dire. Moi, Malaka, fils d'une longue chaine de voix, je reprends les récits d'avant ma vie et de bouche en bouche, de veillée en veillée, je vous fais parvenir ce que fut cette journée. Ne vous fiez pas à ma solitude, nous sommes nombreux dans cette barque: tout un monde se présente à vous par ma voix. 

samedi 8 septembre 2018

Une chose lue

En lisant cette partie du livre, Wendy comprit ce que Frankie avait ressenti cette nuit-là. Elle savait aussi que c'était derrière elle désormais. Que, pareil aux petites pointes vertes qui perçaient le noir d'un versant de montagne carbonisé sur la route du Monde du cactus de Harvey - ou peut-être même pas encore des pointes de vert, juste une ombre de couleur -, quelque chose commençait à renaître en elle. La terre reprenait forme; la couleur revenait. Elle n'était pas moins triste, de fait elle l'était peut-être davantage. Mais elle revivait. 
Wendy avala une nouvelle gorgée de son Coca et ouvrit l'emballage du chocolat. Elle n'avait progressé que d'une page dans l'histoire, mais tout d'un coup un an s'était écoulé, et Frankie avait treize ans. Elle avait une amie désormais: Mary. Toutes deux projetaient de faire le tour du monde quand elles seraient plus grandes. 

Wendy se réjouit de voir que la situation semblait s'améliorer pour Frankie. Presque comme si la nouvelle amie de Frankie et ses projets de grand voyage auguraient qu'un avenir prometteur l'attendait peut-être elle aussi. 
Tandis qu'elle dévorait les dernières pages, une chose la troublait pourtant: où était passé le petit garçon? Où était John Henry, celui qui lui rappelait Louie? Une jeune fille de treize ans n'avait sûrement aucune envie de traîner avec un petit garçon, ni de jouer sans arrêt aux cartes, comme elle le faisait quand elle était petite, pas plus que Wendy n'avait encore envie de jouer à Candyland avec Louie. Mais quelque chose dans le dénouement des dernières pages la remplissait d'effroi. 

Puis elle sut pourquoi on n'avait plus de nouvelles de Harry. A un moment, elle lisait que John Henry avait eu mal à la tête l'année précédente. Quatre phrases plus tard, il était mort. 


Wendy était pétrifiée. Elle ignorait qu'une chose lue pouvait la faire autant souffrir. Elle relut le passage, au cas où elle aurait mal compris. C'était comme si une personne qu'elle connaissait vraiment était morte et, tout comme pour quelqu'un qu'elle aurait connu, elle sentit ses larmes couler. 

mercredi 11 juillet 2018

Griffonner dans un carnet

Au printemps, il avait accepté d'écrire une nouvelle pour le magazine d'un quotidien, qui serait publiée à la Saint-Sylvestre. Un travail facile, avait-il d'abord pensé. Fin mai, il a commencé à ébaucher quelques images susceptibles de fonctionner, mais il s'est rendu compte qu'il se débattait, qu'il perdait le cap. Pendant une quinzaine de jours au début de l'été, il a couru après les idées, composé quelques paragraphes, laissant plusieurs d'entre eux en suspens. Il a compris qu'il remettait la chose à plus tard, qu'il la repoussait au fond de son esprit. De temps en temps, il revenait sur ses notes, mais les délaissait une fois de plus. 
Il s'est demandé comment il arriverait à s'infiltrer dans le territoire d'un conte de Nouvel An: créer une série de feux d'artifice, peut-être, descendre une boule à facettes sur la grande place d'une ville, ou laisser la neige lentement s'émietter sur un rebord de fenêtre? 
Chaque essai de commencement - griffonné dans un carnet - s'est inscrit dans le noir. 


mercredi 27 juin 2018

Je n'écrirais plus

Le froid avait cessé de me faire trembler mais il était en moi profond... "le livre est la mer qui brise la hache gelée en nous": j'avais souvent été hanté par la notation célèbre du Journal de Kafka, pris par sa mystérieuse poésie, sans bien comprendre ce qu'elle pouvait signifier pour moi. Ma vie, ces années-là, fut l'envers de cette phrase: l'impossibilité d'écrire laissait entière cette mer qui me gelait cœur et âme. 
Je n'aimais plus. 
Vivre sans aimer est un malheur, écrire sans aimer un péché commis par beaucoup. (...) Ne va pas croire que je ne le commis plus sous prétexte que je ne publiais plus... J'écrivais bien, tu sais, des mots qui n'étaient pas à moi, des mots pour les autres et que je n'aimais pas, des mots pour ne rien dire ou dire ce qui n'était pas moi, je crachais des mots-glaçons avec autant d'efficacité qu'un frigidaire américain et ma petite hache d'amour je l'avais laissée derrière moi, je l'avais perdue dans cette nuit froide et humide où j'avais enfin rendu les armes. 
(Je ne le savais pas mais les mots ne disparaissaient pas - comme je le crus plus tard dans des soirs de colère, de révolte, d'humiliation ou simplement d'abattement - ils se réfugiaient dans ce château fort de mon âme, attendant une délivrance impossible.) 
(...) 
Je n'écrirais plus. 
Je ne connaîtrais plus cette hâte, cette allégresse d'un heureux malheur qui se prépare et s'accomplit dans le secret des nuits, toujours les nuits. Je n'entendrais plus ce chant monter, cette rumeur de la terre et du ventre qui fait un piétinement du diable en nous, comme si des armées nous dévastaient et, en même temps, nous libéraient. Je ne serais plus naïf: je serais un homme moderne, triste, pressé, respectable, protégé, qui n'aurait à lui qu'une boite à secrets à laquelle il se garderait de laisser personne s'intéresser de près. (...) 
Je n'écrirais plus: ce serait la paix des morts, la paix du silence quand on passe sur le champ de bataille pour ramasser les cadavres de soi-même indéfiniment allongés sur la plaine. Vent et cendres, gémissements étouffés. Est-ce que je n'avais pas le droit, moi assi, d'être heureux comme toi, d'avoir une maison, une femme et deux enfants et une de ces vies réglées qui nous amènent au cimetière, doucement, peinards, ayant assuré la loi de reproduction de l'espèce et pour cette peine mérité un corbillard trois étoiles avec toutes les options, clim' comprise? Je n'écrirais plus - que des bribes sur un carnet, debout à un feu rouge, feuille arrachée froissée au fond de la poche, allez roulez, mauvais souvenirs, allez mourez vieilles douleurs et les jours où je voudrais rester couché appelez ça les petits rhumatismes de l'âme, laissez faire la blessure inguérissable de la vie, on n'en meurt que le temps de mourir. 
Je serais si bien tapi dans la forêt de moi-même que je ne m'y apercevrais jamais (...). 


jeudi 14 juin 2018

Des vides que tu ne remplis pas

Tout arrive 


Tu construis des vides 
que tu ne remplis pas 
tu écris autour d'eux 
tâtonnant leurs bords 

Dans leur centre 
tout arrive 
sans arriver 



samedi 26 mai 2018

Les paroles comme il faut

Ce qui rendait la cassette si spéciale pour moi, c'était cette chanson en particulier: plage numéro 3, Auprès de moi toujours
Elle est lente, fin de soirée et américaine, et il y a un passage qui revient sans arrêt, Judy chante: "Auprès de moi toujours... Oh, bébé, mon bébé, auprès de moi toujours..." J'avais alors onze ans, et je n'avais pas écouté beaucoup de musique, mais cette chanson-là, elle me prenait vraiment aux tripes. J'essayais toujours de laisser la bande à cet endroit précis pour pouvoir la mettre chaque fois que l'occasion s'en présentait. 
Je n'avais pas tellement de possibilités, vous voyez, car cela se passait quelques années avant l'apparition des baladeurs dans les Ventes. Il y avit un gros appareil dans la salle de billard, mais elle était toujours pleine de monde, aussi je ne m'en servais presque jamais. La salle de dessin avait aussi un lecteur, mais l'endroit était généralement aussi bruyant. Notre dortoir était le seul lieu où je pouvais écouter convenablement. 
Nous avions maintenant emménagé dans les petits dortoirs à six lits des baraques séparées, et le nôtre était doté d'un lecteur de cassettes portatif posé sur l'étagère au-dessus du radiateur. C'est donc là que j'allais dans la journée, quand personne d'autre ne risquait de s'y trouver, pour passer ma chanson encore et encore. 
Qu'avait cette chanson de si spécial? Eh bien, en réalité, je n'écoutais pas les paroles comme il faut en ce temps-là; j'attendais juste le passage "Bébé, mon bébé, auprès de moi toujours...". Et ce que j'imaginais, c'était une femme à qui on a dit qu'elle ne pourrait pas avoir de bébé, et qui toute sa vie a vraiment, vraiment voulu en avoir. Et puis se produit une sorte de miracle et elle a un bébé, et elle le tient tout contre elle et se promène en chantant "Bébé, auprès de moi toujours...", en partie parce qu'elle est si heureuse, mais aussi parce qu'elle a si peur qu'il arrive quelque chose, que le bébé tombe malade ou lui soit enlevé. Même à l'époque, je me rendais compte que ce n'était pas juste, que cette interprétation ne cadrait pas avec le reste des paroles. Mais ce n'était pas un problème pour moi. La chanson évoquait ce que j'ai décrit, et je l'écoutais encore et encore, toute seule, chaque fois que j'en avais l'occasion. 

samedi 18 février 2017

Quelques thèmes essentiels

Dao-sheng voit bien qu'en ce bas monde les affaires humaines se ramènent à quelques thèmes essentiels: naissance, vieillesse, maladie, mort; au milieu de tout cela, une pincée d'aspiration par-ci, une once d'amour par-là. Cela dit, ces choses apparemment si simples, comme elles varient selon le lieu, le temps et les personnes! Prenons l'amour. Chez les uns, ce sont des coquineries à tout bout de champ; chez les autres, des serments pour l'éternité. Les uns changent de partenaires comme de chemises; les autres se confinent dans l'attente durant toute une vie. Il en va de même pour les autres affaires. Au premier abord, les clients répètent à peu près les mêmes questions: est-ce que le voyage se passera bien? Quel est le jour faste pour ouvrir la boutique? Quand est-ce que la femme sera enceinte? Quand est-ce que l'homme va revenir? Y aura-t-il une promotion? La fortune sera-t-elle au bout? Comment la maladie se terminera-t-elle? La longévité est-elle assurée? Et pourtant chacun réagit différemment. A côté des optimistes, toujours exaltés et confiants, nombreux sont les incertains ou les résignés qui, une fois la prédiction entendue, s'en vont divisés ou accablés. 
Peut-on cependant se limiter à cette constatation de la variété de signes humains? Doit-on vraiment accorder la même valeur à tout? Ici, Dao-sheng a comme un sursaut, rendu plus vif par ses propres tourments et doutes. Il se rappelle l'enseignement du Grand Maître. Celui-ci n'avait-il pas répété que divination et médecine ne sont pas affaire de recettes, qu'elles ne sont rien sans la pensée qui les fonde? A l'heure où menace le désespoir, n'est-il pas grand temps de revenir à cette pensée? Il est dit que tout est lié, que les signes humains ne sont pas séparables de ceux de la terre et du ciel. Au sein de cet ensemble organique, ce qui relie n'est ni chaîne ni corde, mais le souffle qui est à la fois unité et garant de la transformation. (...) C'est dans la mesure où le devin, aussi bien que le médecin, capte le shen au cœur d'une entité vivante qu'il peut la restituer dans la voie de la vie. 

jeudi 21 janvier 2016

Une tache de couleur vive dans les bruns délavés de fin d'hiver

Les premières journées d'avril sont une bénédiction à Toronto. Une petite vieille, minuscule dans son manteau de lainage bleu, recevait le soleil au bout d'un banc sous un grand chêne décharné. 
Une tache de couleur vive dans les bruns délavés de fin d'hiver, c'est ce qui avait d'abord retenu l'attention de la photographe. 
Il y avait le bleu profond du manteau, le rose magenta du béret, les boucles blanches qui s'en échappaient, un blanc éclatant, et sur le pourtour du  béret ainsi qu'au centre, une broderie de perles argentées qui s'agitaient au soleil. Aux pieds de la dame, un grand sac de toile à motifs mauresques et, à gauche sur le banc, un carré de coton jaune quadrillé de rouge sur lequel étaient disposées des boulettes de mie de pain qu'elle distribuait aux oiseaux. 
La photographe avait pris place à l'autre bout du banc et l'avait observée discrètement. 
Elle était très vieille, ratatinée jusqu'à l'os, et il y avait quelque chose en suspens en elle, comme si elle était portée par une infinité de pensées qui se répandaient dans l'air pendant qu'elle nourrissait ses pigeons. Elle agissait avec méthode et lenteur. Quand son carré de coton était vide, elle allait puiser dans son sac un quignon de pain dont elle retirait la mie et façonnait ensuite les boulettes qu'elle disposait en rangs serrés sur le carré de coton. 
La photographe n'avait pas osé la prendre en photo. Elle aurait dû. Il y avait une lumière rose qui pétillait au coin de ses yeux. 
Elle ne se souvenait pas comment elle avait engagé la conversation ni comment elles étaient venues à parler des Grands Feux. 
La petite vieille était une survivante du Grand Feu de Matheson. Elle lui avait parlé d'un ciel noir comme la nuit et des oiseaux qui tombaient comme des mouches. 
Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s'est levé et qu'il a couvert le ciel d'un dôme de fumée noire, l'air s'est raréfié, c'était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds. 

mercredi 30 décembre 2015

La terre rouge au milieu de l'herbe verte

Il entend déjà le miracle que produira Marie, cette résignation que tout viendra piquer, provoquer pour qu'elle se remette à croire à l'amour de Titus. Ce sera le premier pic, l'absolu bonheur, aussitôt suivi du deuxième, la chute, en spirale, parce que l'esprit humain n'admet le pire qu'en détours, doit s'habituer, couler son malheur dans les méandres d'un fleuve trompeur. Je raconterai tous les cahots de l'abandon, se dit Jean, celui qui ne peut pas s'admettre, invente, implore, puis qui s'admet et rugit, avant de plonger l'âme dans la mort, de couper tous les fils qui la reliaient encore, pour l'installer dans une immobilité parfaite, sans perspective, sans distinction entre le jour et la nuit, hier et demain. Que le jour recommence et que le jour finisse, sans que jamais Titus puisse voir Bérénice. Il note. Ni avec Hermione ni avec Junie il n'est allé jusque-là, mais cette fois, c'est là qu'il veut entailler la créature, à l'endroit le plus tendre de sa chair, là où elle aime, où elle croyait être aimée et où elle est lâchée. Et il veut qu'on entende les échos de cette chute interminable, le son caverneux du vide entrelacé à celui de l'appel. Marie saura le rendre. 
J'hésite à la faire mourir, confie-t-il à Nicolas. 
Ce sera plus émouvant, plus efficace. 
Et moins vrai. 
Que voulez-vous dire? 
On ne meurt pas d'amour. Ce qui arrive le plus souvent, c'est ce désert dans lequel on entre pour un moment, l'hébétude de l'abandon. Ma Bérénice ne sera-t-elle pas plus héroïque si elle se retire sur ses terres dans le calme? Je veux que mes amants marchent au bord du suicide mais qu'ils n'y versent pas. 
Nicolas réfléchit, mais il ne suit pas toutes les lignes que Jean dessine. Il survient toujours un moment où, lorsqu'il n'est question ni de gazette, ni du roi, ni de syntaxe, leurs conciliabules achoppent. 
Le désir qu'on a pour quelqu'un est une chose violente, dit Jean. Il vous pousse des griffes au bout des doigts. 
Que vos amants soient des vautours, mais vos héroïnes? 
Pourquoi y échapperaient-elles? 
Parce que ce sont des femmes. 
Et moi je crois que c'est tout le contraire. 

samedi 3 octobre 2015

Un engrenage utile à la conception d'un nouveau rêve

La dernière fois que j'avais campé, c'était il y a une quinzaine d'années, avec ma sœur, papa et maman. 
Papa avait lancé l'idée un samedi après-midi, et le soir nous avions garé la voiture à l'entrée d'un bosquet, avant de marcher plusieurs heures jusqu'à une clairière. Papa connaissait déjà l'endroit pour y avoir campé lorsqu'il était jeune scout. 
C'était drôle parce que ma sœur avait peur des bruits de la forêt et je m'amusais à mimer n'importe quel cri grossier d'animal, ce qui avait le don de la faire paniquer encore plus. Papa et maman étaient jolis et souriants. Cette soirée-là, au milieu de la clairière, à faire du feu et griller d'énormes pièces de bœuf, m'avait accueilli chaudement contre son épaule. 
Moi je n'avais pas peur des petits bruissements de la forêt. Je passais mon temps à me demander à quel animal pouvait bien appartenir tel ou tel cri. 
Les feux de bois brillent et réchauffent assez pour laisser à leurs braises le temps de mourir dans votre cerveau. Nous étions vraiment bien, la nuit nous jetant ses étoiles dans les yeux comme elle aurait offert du pain à des canards. 
Je dormais dans une tente avec ma sœur, et papa et maman occupaient l'autre tente. Ma sœur n'arrêtait pas de dire "t'as entendu?". C'est vrai qu'il y avait un nombre incroyable de crissements à l'extérieur, mais pour moi chaque bruissement était un engrenage utile à la conception d'un nouveau rêve. 
Je n'avais pas beaucoup dormi cette nuit-là, parce que je ne voulais manquer aucune miette de ce séjour à la belle étoile. 

dimanche 6 juillet 2014

Le destin a le temps

Dans la nuit de septembre, au dessus de la ville en guerre, flottent des cortèges de mots encore immatériels mais aussi réels que ces ondes de valse dont l'existence, en tant que valse, dépend d'un poste de radio, au troisième étage de cette rue où un homme est à quelques pas de sa mort. Ces mots existent depuis la création du monde; ils ont beaucoup servi: "sacrifice suprême... mourir pour la patrie... nation reconnaissante... tombé au champ d'honneur... le meilleur de nos fils... pour que vive la France, ou l'Allemagne, ou..." Ces grands mots fatigués attendent de se poser.
Il leur faut pour cela deux choses: une bouche pour être prononcés, un nom propre auquel être accolés. Le coucou n'est pas difficile sur le choix de son nid, les grands mots, de même, ne choisissent pas leur homme, le premier venu fait l'affaire, mais leur faut une tête sur quoi se fixer sous peine d'errer indéfiniment dans ces limbes où sont les vélléités. Tel est aussi le destin de la plaque de marbre sortie de la carrière obscure; lors même qu'elle est polie et mise en forme, elle reste vaine tant qu'elle n'a pas reçu, dans le creux de son grain, les profondes lettres d'or d'un nom qui donne un sens à la pierre en faisant d'elle un symbole pour les prières et un pense-bête pour les souvenirs. Quantité de plaques de marbre rangées comme des livres aux portes des cimetières, quantité de grands mots aussi commencent par une sorte de purgatoire avant de vivre leur vie de dalles et de mots. 
En ce soir du 11 septembre 1943 à Nantes, il s'en faut de quelques mètres, de quelques pas, qu'une plaque hérite d'un nom et qu'une volée de mots s'abatte sur un corps refroidi. Il s'en faut de la pression d'un doigt sur une gâchette. Le moment n'est pas encore venu. Le destin a le temps. 


vendredi 20 juin 2014

Ouvrir les volets à deux battants

Moi, ce que j'aime, c'est écrire et rien que pour moi; j'ai des cahiers et des cahiers, de poèmes et même un roman, mais ce qui me plaît surtout c'est d'écrire pour écrire et quand je m'arrête, c'est comme quand on se laisse aller sur le côté après l'amour, le sommeil arrive et, le jour suivant, il y a de nouvelles choses qui frappent à la fenêtre, c'est ça écrire, ouvrir les volets à deux battants et que les choses entrent, un cahier après l'autre; je travaille dans une clinique et ça ne m'intéresse pas qu'on lise ce que j'écris, ni Flora ni personne; ce que j'aime c'est finir un cahier, car alors c'est comme si je l'avais publié, mais il ne me viendrait jamais à l'idée de le publier pour de bon, quelque chose frappe à la fenêtre et ainsi de suite, un nouveau cahier comme on appelle une ambulance. C'est pour ça que Flora m'a raconté tant de choses sa vie sans s'imaginer qu'après, moi je me les faisais repasser tranquillement entre deux sommeils et que certaines, je les mettais dans un cahier, Emilio et Matilde, par exemple, ils sont entrés dans un cahier parce que ça, ça ne pouvait pas se limiter aux larmes de Flora et à des lambeaux de souvenirs. Jamais elle ne m'a parlé d'Emilio et de Matilde sans finir par pleurer. Moi après, je ne lui en reparlais plus de quelques jours, je l'orientais même vers d'autres souvenirs et un beau matin, je la ramenais vers cette histoire et Flora s'y précipitait de nouveau comme si elle avait oublié tout ce qu'elle m'avait déjà raconté, elle recommençait tout depuis le début et moi je laissais faire parce que, plus d'une fois, la mémoire lui ramenait des choses qu'elle n'avait pas encore dites, des petits bouts, et, de mon côté, je voyais apparaître peu à peu les points de suture, l'assemblage de tant de choses éparses ou supposées, casse-tête de l'insomnie ou de l'heure du maté; vint un jour où il m'aurait été impossible de distinguer entre ce que me racontait Flora et ce qu'elle et moi avions ajouté parce que tous les deux, et chacun à sa façon, nous avions besoin, comme tout le monde, que le puzzle se complète, que le dernier espace soit comblé par le dernier morceau, la couleur, la fin d'une ligne venant d'une jambe, d'un mot ou d'un escalier. 

mercredi 18 juin 2014

Jouer au tetris toute la journée

QUATRE ANECDOTES SUR LES ECRIVAINS POUR ILLUSTRER MON PROBLEME 
1. Un intervieweur a un jour demandé à l'essayiste Dalton Tiergard ce qu'il détestait le plus dans le métier d'écrivain. Sans une seconde d'hésitation, il a répondu: "Ecrire". 
2. L'écrivain français du XIXème siècle Jean-Jacques Plachet désespérait tellement de ne jamais finir son roman Les Femmes laides qu'il a chargé un fusil de chasse et s'est tiré une balle dans le pied droit. Ainsi immobilisé à son bureau, il a été en mesure de terminer son chef-d'œuvre. 
3. Les nouvelles qui ont rendu célèbre l'écrivain écossais Hamish Baird ont toutes été écrites sur une période de six ans, après quoi Baird a pris un job d'égoutier à Glasgow. Il a déclaré que sa seconde carrière était un soulagement bienvenu après les affres de l'écriture. 
4. La romancière américaine Amy Abbott McNicholas trouvait qu'écrire était si difficile que chaque matin elle exigeait que sa servante enferme tous les pots de chambre de la maison et les tienne sous clef jusqu'à ce que sa maîtresse lui présente dix pages de prose. McNicholas est morte d'une infection de la vessie. 
Quand on pense aux grands écrivains, écrire un roman semble une activité extrêmement romantique. On voit F.Scott Fitzgerald, une brise de la Côte d'Azur gonflant ses rideaux et la rumeur de la rue de Cap-d'Antibes hachée par le cliquetis de sa machine à écrire, tailler en pièces les riches et rêver du passé. Ou Hemingway, dans la chaleur de l'après-midi d'un hôtel de Pampelune, tandis que les toreros font la sieste et que des gouttes d'eau perlent sur une bouteille de kirsch. Ou Joyce, plissant ses yeux irlandais en bille de loto en mariant sa formation classique et son imagination gaélique pour créer des rythmes évocateurs et un langage dense et englobant. 
Même les écrivains de moindre calibre semblent glamour. Un quelconque scribouillard qui se chauffe avec des brindilles dans une pension miteuse du deuxième arrondissement et trempe sa plume d'oie dans un pot d'encre. Ou un mince trentenaire à côté de ses pompes, qui prend une année de disponibilité de son boulot de conseiller en marketing alternatif pour aller s'asseoir dans un jardin public de Vancouver ou de Park Slope et taper sur son PowerBook un constat ironique mais tendre sur les paradoxes de l'hypermodernité. 
On se fait des illusions. Ecrire un roman est une activité pitoyable et assommante. N'importe quel individu doté d'un minimum de sens commun détestera ça. C'est presque aussi monotone que de jouer au Tetris toute la journée. 

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